La résistance des corps

RP267-Juin2014Tribune signée Michaël Duperrin et publiée dans Réponses Photo N° 267 daté du 15 mai 2014

Au sortir des salons et festivals parisiens, je constate qu’une part importante des sélections ne me dit rien d’autre qu’une tendance de la photographie actuelle. Ces séries sont basées sur une idée à la réalisation parfaitement maîtrisée ; c’est même tellement maîtrisé que rien ne se passe, ni trouble, ni rencontre. L’idée est lisible mais pas incarnée. Si ces travaux parlent souvent du corps, ils n’en ont pas. Le grain du réel est passé à la moulinette d’une pensée systématique.

A quoi cela tient-il ? Aux écoles ? Au marché exigeant des produits calibrés ? A la culture com/ corporate/pub/marketing qui voudrait maîtriser la propension naturelle des photos à dire plus et autre chose qu’on ne croit ? A une époque rêvant du risque zéro, de corps lisses éternellement jeunes, multipliant les écrans qui protègent du réel ?

Que faire alors ? Ni se replier sur un passé idéalisé de la « vraie » photographie, ni rejeter les démarches conceptuelles. Les artistes les plus passionnants aujourd’hui tentent de penser et appréhender le réel avec sa part de chaos qui excède tout système de pensée. Face aux autoportraits de R. Opalka pris au quotidien pendant des décennies, on éprouve physiquement sa méditation sur le temps, l’infini, la mort. Si les expériences limites de A. D’Agata avec le drogue ou le sexe touchent à l’universel, c’est qu’il s’expose, sans jugement, à ce qu’il donne à voir. Lorsque M. Pernot transforme en camera obscura d’anciens bunkers, il doit les ouvrir à la masse pour y entrer et faire naître des images mentales portant la trace de cette irruption. M. Séméniako détourne la vidéosurveillance, filmant à hauteur d’homme des migrants illégaux avec une caméra thermique, et les éclairant à la lampe torche, il en fait des fantômes dans la nuit, surexposés et invisibles…

Qu’il y a-t-il de commun à ces démarches et que sont des images qui ont du corps ? Ces artistes  n’ont pas un point de vue surplombant, extérieur au monde. Leurs images ne sont pas totalisantes, ne prétendent pas tout dire ou montrer. Elles laissent transparaître leurs conditions de production, ne cachent pas leur artifice. Elles évoquent la disparition, celle de ce qui est représenté, la leur, celle du regardeur. Ces images nous observent, mettent le regard en crise, indiquant une part qui nous échappe et nous taraude.

De telles photographies ne sont ni flatteuses ni confortables, mais nécessaires : ce sont des lueurs de résistance face aux projecteurs du corporate.