Le choc des mots ou le poids des photos

Réponses Photo 287Tribune signée Michaël Duperrin et publiée dans Réponses Photo N° 287 daté de février 2016

Le hasard a fait que le même jour j’ai reçu le communiqué de Getty Images annonçant ses tendances visuelles 2016, et assisté à une soirée de projections de l’association Parole de photographes, où trois reporters parlaient de leur travail sur les migrants en Méditerranée. Il m’a semblé que rapprocher ces deux univers pouvait dire quelque chose des relations entre photos et mots.

Pour Getty, premier fournisseur d’images, il importe de saisir les tendances qui « impacteront la publicité et la communication visuelle en 2016 ». Ses prévisions se basent sur une analyse des mots clés des requêtes de ses clients, une veille de la presse et des réseaux sociaux pour identifier les thèmes et les formes émergeants. Ces tendances sont exprimées en termes généraux, laissant les marques les interpréter pour s’adresser aux consommateurs.  Si Getty se défend d’être une « police des images », il affirme vouloir « aussi inspirer, former et aider les créatifs du monde entier ».  La frontière paraît bien ténue entre prévision et prescription…

Parmi les tendances 2016, Getty identifie un besoin de donner une dimension spirituelle à sa vie, une aspiration à des images « iconoclastes », « belles et laides à la fois », un désir de rompre avec les codes et « un quotidien prévisible et aseptisé et de nous délecter du côté physique de la nature humaine ». Mais au-delà des discours lyriques, les visuels qui illustrent le rapport restent artificiels et plats. C’est peut-être là l’ambiguïté de l’image publicitaire, prise entre la volonté de maîtrise du message et le risque de l’imagerie aseptisée. Entre le besoin des marques de produire du consensus et celui de se différencier.

Laissons les marketeurs et tachons d’entendre ces paroles de photographes.

« Safe » de Laurence Geai veut rendre compte de la générosité des volontaires qui portent secours aux migrants sur l’île de Lesbos. Ces images d’actualités sont bonnes et souvent spectaculaires. Mais si Laurence Geai parle beaucoup d’émotion, ses photos m’ont paru rester extérieures au sujet. Elles ne sont pas parvenues à me faire connaître ni les migrants ni les volontaires ni sa propre position. Ces photographies me semblent en dire bien moins que ses mots. La faute peut-être à un excès de pitié qui ne permet pas le pas de côté nécessaire à la construction d’un point de vue.

Pour « Balkan transit » , Olivier Jobard a accompagné un groupe de Syriens arrivés à Kos en Grèce, et suivi une famille pendant un mois jusqu’en Suède. Les images, presque banales, nous emmènent dans le récit simple et fort de l’exode d’Ahmad, Jihan et leurs deux enfants, avec les stratagèmes, l’attente, la peur, les rires et les scènes de ménage. Pour Jobard « l’idée est de les rendre plus proches de nous, de les humaniser, qu’on puisse s’identifier à eux, sans en faire des héros ». Si c’est une réussite, ce n’est pas seulement qu’il nous raconte une histoire singulière, mais qu’il sait se fondre dans le petit groupe et cheminer à ses côtés, en conservant une juste distance qui s’entend dans l’humour qui émaille son récit.

Christophe Stramba-Badiali s’est embarqué sur un bateau de Médecins Sans Frontières qui croise entre la Sicile et la Lybie pour secourir les migrants en mer. Il était chargé par MSF de recueillir les récits des personnes secourues. C’est sans doute ce qui a permis l’intimité qui transparaît dans ses photographies. Avec une immense pudeur, Stramba-Badiali se tient face à ces hommes, ces femmes, ces enfants et nous les donne à voir pour ce qu’ils sont : des semblables.

Essayons de résumer pour conclure : les mots risquent d’aseptiser les photos en voulant les commander, mais le photographe a besoin des mots pour construire son point de vue.

www.paroledephotographes.com

www.olivierjobard.com/

www.laurencegeai.com

www.christophestramba-badiali.com