L’exposition comme expérience

Tribune signée Michaël Duperrin et publiée dans Réponses Photo N° 294 daté de septembre 2016

La façon de montrer les photographies a beaucoup changé ces dernières années. Elle est devenue, pour certains photographes, une question essentielle et une part décisive de l’œuvre. Ces auteurs ont non seulement le souci de trouver une forme adaptée à leurs images, mais aussi de privilégier les relations entre les images à la réception de l’image unique, et de mettre en place des dispositifs qui impliquent le spectateur et questionnent son expérience des photographies.

Cet été, à Arles, plusieurs expositions témoignent de cette tendance. “End” d’Eamon Doyle revisite le genre de la street photography et le fait presque paraître nouveau. En pénétrant dans la salle, on est plongé parmi les visages et les corps des passants de Dublin, photographiés en violentes plongées et contre-plongées, tirés en grands formats qui s’étirent du sol au plafond ou s’échelonnent sur plusieurs rangées. La pénombre et la bande-son contribuent à l’impression que nous appartenons à cet univers étrange et familier. Cette installation semble nous dire que nous sommes des corps dans l’espace, et qui interagissent silencieusement avec d’autres corps et avec l’espace. Dans la partie centrale de l’exposition, le mur d’images est par endroits laissé béant et forme une fenêtre ; là où l’on s’attendrait à trouver une photographie, on voit les corps des visiteurs, encadrés par les images de Doyle. Hitchcock disait qu’il ne faisait pas de direction d’acteurs, mais de la direction de spectateurs. “End” dévoile que les corps des spectateurs font partie intégrante de l’exposition, et qu’un accrochage met autant en scène des images que le corps du regardeur. Si cette installation est impressionnante et efficace, on pourra néanmoins la juger trop démonstrative ou être gêné par la débauche de moyens.

“Tropique du Cancer” d’Ulrich Lebeuf frappe à l’inverse par son économie de moyens. Connu pour son travail documentaire, le photographe livre ici une histoire très intime et personnelle. Il y a cinq ans, après une séparation, il veut détruire les nombreux Polaroid qu’il avait faits de la femme aimée. Il jette du white spirit sur les clichés, mais à la vue des altérations, il décide de les conserver. Plusieurs années après, cela devient un livre (paru récemment aux éditions Charlotte Sometimes). Si les images portent encore la trace de la violence de la rupture, le livre réélabore cette matière pour en faire autre chose : un poème visuel. Le deuil a eu lieu, la perte s’est inscrite dans le livre, dans les recadrages des Polaroid en pleines pages. Puis, vient un nouveau temps, celui de l’exposition.

Ulrich Lebeuf décide de ne pas montrer les Polaroid originaux, refusant d’en faire un fétiche. Il choisit de prolonger le processus d’altération et de réélaboration en surimprimant les planches du livre et en les exposant à même les murs de la galerie. Quelques rares agrandissements se superposent aux planches du livre, comme un palimpseste. Le sens n’est pas donné, il n’y a ni signification ni direction évidentes. Les blocs d’images forment un bloc de temps qui offre au spectateur d’en faire l’expérience. Ce qui se donne à voir sur les murs, c’est à la fois le processus créatif et le travail du temps. Ce temps qui est la matière même de la photographie, qui tout à la fois reste et s’étiole. La mémoire réalise son montage avec des souvenirs dont les contours s’effacent.

Eamon Doyle et Ulrich Lebeuf se situent dans deux champs différents de la photographie. Pour autant, leur exposition/installation a cela en commun de fonctionner comme un processus ouvert qui sollicite le spectateur. Si, comme l’affirmait Marcel Duchamp, “C’est le regardeur qui fait l’œuvre”, celle-ci est toujours collaborative.

Eamon Doyle, “End”, Rencontres de la photographie, Arles, Espace Van Gogh, jusqu’au 25 septembre. Livre auto-édité, signé Eamonn Doyle, Niall Sweeney et David Donohoe.

Ulrich Lebeuf, “Tropique du Cancer”, exposition à la galerie Joseph Antonin, Arles, jusqu’au 30 juillet. Livre paru aux éditions Charlotte Sometimes.