L’image fiction, ni vraie ni fausse

RP-280-1Tribune signée Michaël Duperrin et publiée dans Réponses Photo N° 280 daté de juin 2015

Le 11 Mai dernier, pour illustrer la visite du président Français à Cuba, Libération faisait sa une avec ce photomontage. François Hollande y est affublé du calot et de la chevelure du Che, « empruntés » à la photo de  Korda prise en 1960.

On peut s’interroger sur la pertinence ou l’impertinence politique du montage, son discours ou son absence de discours, s’insurger ou s’amuser du détournement. Sans doute ce choix a été dicté par des contraintes de temps : l’avion présidentiel atterrissait après l’heure de bouclage de Libé … J’y vois surtout un symptôme d’une mutation en cours dans notre rapport aux photographies.

Libération - 11 mai 2015Lorsque Korda prend la photo du Che, il est alors engagé auprés du régime Castriste. Et cette image est comme le porte étendard de sa croyance politique. En 1960, on peut aisément croire dans le socialisme révolutionnaire et dans une capacité de la photographie à désigner la réalité  telle qu’elle est ou qu’on voudrait qu’elle soit.

Le montage de Libération n’est ni vrai ni faux : Personne ne va croire un instant que Hollande a laissé poussé ses cheveux et revêtu le béret du Che !  il n’a rien d’une tentative de falsification de la réalité (comme les disparitions de personnalités sur les photographies officielles au temps des purges soviétiques). Ce n’est pas non plus un montage critique comme ceux des dadaïstes. On n’a pas cherché à faire un montage parfait, au contraire il s’affiche clairement puisqu’il s’agit de reconnaître l’emprunt.  C’est un jeu, une petite histoire comme celles des enfants dans lesquelles « on dirait que… ». L’image iconique de Korda est devenue un logo, un pur signe avec lequel jouer.

De l’image icone de la réalité ou de la croyance, porteuse d’une supposée vérité, nous passons à un autre registre. Notre regard sur les photographies s’est teinté de doute. Nous savions depuis longtemps qu’elles pouvaient mentir. Ce qui paraît plus nouveau, c’est que nous les regardons comme nous lisons un roman, en sachant que ce qui est désigné n’est pas forcement la réalité ou son « image juste, mais juste une image » (Godard). Bien sûr tout le monde n’a pas cessé de croire en l’image. En témoignent les récentes dégradations de photos exposées dans l’espace public : S’attaquer à l’image pour viser ce qu’elle représente, c’est lui accorder un pouvoir quasi magique. Les iconoclastes sont des croyants : pensons à la destruction des taureaux ailés en Irak…

Si le montage de Libé reste un peu potache, nombre de jeunes artistes en font un usage passionnant. Philippe Bernard réalise des photos de villes rendues méconnaissables par le flou. Il les installe dans d’autres villes sous forme de grandes affiches puis les rephotoraphie, ou les insère dans des vues Google Street. On ne sait plus où passe la frontière entre réel et virtuel. Bernard perturbe la fonction de désignation de la photographie qui semble dire « ceci est une pipe » lorsque nous reconnaissons une pipe sur une photographie. Benoit Luisière dans son livre « un autre je » (Ed. Filigranes) intègre son visage dans des photos de familles et devient aussi bien des anonymes que son propre père. Dans ses derniers travaux, il demande à des inconnus de le photographier, vêtu de leurs vêtements, dans leur cadre professionnel. L’identité se diffracte, se démultiplie et apparait pour ce qu’elle est : une fiction.

NI vraies ni fausses, ces images-fiction brouillent les frontières et interrogent notre regard, ouvrant une brèche, un no man’s land dans la perception de la réalité et des images.