Margot Wallard : Des images qui nous regardent

Un texte de Michaël Duperrin publié le 7 Juillet 2014 sur www.photographie.com

My brother Guillaume - Margot WallardLe livre de Margot Wallard, « Mon frère Guillaume et Sonia » est une chose rare, à la fois évidente et étrange, qui vous frappe et vous hante sans se laisser saisir. Le sujet est en apparence simple : la photographe a pendant plusieurs années photographié et filmé les deux protagonistes dans leur maison où ils vivaient d’amour et d’alcool une vie marginale un peu folle, jusqu’à ce qu’à ce que l’alcool, la marginalité, la folie, et peut-être aussi l’amour les conduisent l’un après l’autre à la mort.

De cette lente descente, les corps portent les stigmates, comme les signes devenus rétrospectivement lisibles de la mort à l’œuvre, mais les rires et l’éclat de leurs regards témoignent aussi de la vitalité de ces enfants terribles. Ce livre rend proches et sensibles, au point de presque pouvoir les toucher, des expériences limites que la plupart d’entre nous ne vivront jamais. Il n’explique rien, ne juge pas, ne larmoie pas. Les photographies, presque banales, n’en sont que plus fortes et justes. Elles ont la brute tendresse et l’intensité du quotidien. L’humour des dialogues retranscrits entre les trois protagonistes maintient le pathos à distance, sans nous éloigner du sujet. Car Margot Wallard s’inclue dans son propre dispositif : elle est partie prenante de l’expérience qu’elle conduit et à laquelle elle se livre. C’est bien d’expérience qu’il s’agit, dans tous les sens du terme. Il y a d’abord un protocole quasi scientifique : venir régulièrement, photographier, filmer, parler, écouter, questionner. On n’est pas ici dans la science classique où le sujet reste extérieur et maître de son objet. Mais plutôt dans l’observation participante ou la physique quantique qui nous disent toutes deux que l’observateur fait partie du milieu qu’il observe, qu’il ne peut tout en connaître avec certitude dans le même moment. Expérience qui consiste à se laisser emporter par le fil des évènements, et de laquelle celui qui s’y prête ne sort pas indemne, mais en est affecté et transformé.

Mon frère Guillaume et Sonia - Margot Wallard

Mon frère Guillaume et Sonia - Margot Wallard

Dans son épilogue, l’auteur nous dit que ce huis-clos n’avait pour elle rien d’étouffant. Son travail évite également l’écueil du face à face morbide. Il est au contraire très peuplé : par l’espace de la maison, la prolifération anarchique des objets qui la remplissent, les plantes vertes et les fleurs, les animaux morts ou vivants. Le titre même paraît démultiplier les protagonistes : le possessif indique le sujet qui parle, tandis que le personnage masculin se dédouble en tant que frère et en tant qu’il est nommé. Il y a dans cette marche fatale un étonnant fourmillement de vie. Voilà qui interroge, pas tant sur la fragilité de la vie, que sur la part d’ombre, la part de la mort au cœur même de la vie.

Un petit cahier intérieur, situé presque à la fin de l’ouvrage, regroupe quelques photos de famille. Banal et gai comme presque tous les albums de famille, à ceci prés que sa présence ici soulève des questions : qu’est-ce qui fait que l’aîné de cette famille qui semble sans histoire et pour tout dire normalement heureuse, a pu s’engouffrer ainsi dans l’alcool ? Pourquoi lui et pas l’une des deux sœurs ? Qu’est ce qui fait qu’il en meure, et pas la photographe ? Ou encore l’auteur ou le lecteur de ces lignes ? Car à peu prés chacun d’entre nous a une famille dont l’image un peu idéalisée tient dans un album semblable.

Restent donc ces questions sans réponses, et cette dernière image : une ombre portée (celle de l’auteur ?) sur une route interrompue par les bords du cadre, et qui pourtant continue hors-champ, comme on dit, après une mort, que la vie continue.

Mon frère Guillaume et Sonia - Margot Wallard

 

Pour en savoir plus : http://margot.wallard.com/my-brother-guillaume-margot-wallard.html

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